Imaginez-vous le 3 septembre 2016, à bord d’un petit navire de recherche qui quadrille depuis des jours les eaux grises de l’Arctique canadien. Sur l’écran du sonar, une forme sombre apparaît au fond, nette, trop régulière pour être un rocher. Quelques jours plus tard, on descendra une caméra : le pont est là, les mâts sont encore debout, et sous l’eau glacée le HMS Terror attend depuis 1848. Le navire de la Royal Navy parti avec l’expédition de Sir John Franklin a été retrouvé presque intact, dans une baie qui porte son nom. Voici comment tout s’est joué, du départ de 1845 à la redécouverte, avec ce que les Inuits en savaient depuis toujours.
Le HMS Terror avant l’Arctique : un navire de combat devenu explorateur
Le HMS Terror est lancé en 1813 comme « bombarde », un navire robuste conçu pour porter un mortier lourd. Il sert pendant la guerre anglo-américaine de 1812, notamment lors du bombardement du fort de Baltimore en 1814. Sa coque épaisse, construite pour encaisser le recul d’un mortier, lui vaut une solidité exceptionnelle.
Cette robustesse le prédestine à l’exploration polaire. Entre 1839 et 1843, il accompagne l’Erebus lors de l’expédition antarctique de James Clark Ross, dans les mers australes, un voyage qui prouve la résistance des deux navires dans les glaces. C’est cette réputation qui conduit l’Amirauté à les choisir pour tenter le passage du Nord-Ouest.
L’expédition Franklin : un pari sur le passage du Nord-Ouest
Le passage du Nord-Ouest est une route maritime hypothétique à travers l’Arctique canadien, qui relierait l’Atlantique au Pacifique. Au XIXe siècle, la découvrir est une obsession britannique : elle raccourcirait considérablement le commerce avec l’Asie.
Le 19 mai 1845, l’Erebus et le Terror quittent l’Angleterre sous les ordres de Sir John Franklin, un explorateur chevronné. Le Terror est commandé par Francis Crozier, vétéran des mers polaires. À bord des deux navires, 129 hommes, des vivres pour plusieurs années, et des machines à vapeur modernes pour l’époque. Tout semble prévu. Les baleiniers qui croisent les navires en baie de Baffin, en juillet 1845, sont les derniers Européens à les voir.

Le piège des glaces : le sort de l’équipage
Ce que l’on sait de la suite provient de rares indices. Les deux navires restent pris dans les glaces au large de l’île du Roi-Guillaume, dans l’actuel Nunavut, dès l’automne 1846. Un message retrouvé plus tard sur place indique que Franklin meurt en juin 1847, et que les survivants abandonnent les navires en avril 1848 pour tenter de rejoindre le continent à pied. Aucun n’y parvient.
Les causes de la tragédie font encore débat : le froid, la faim, le scorbut, des problèmes de conserves et la difficulté de survivre dans un environnement que les Inuits connaissent depuis des générations. Les historiens considèrent que plusieurs facteurs se sont conjugués.
Plus de 170 ans de recherches
Dès 1848, de nombreuses expéditions de secours partent à la recherche de Franklin. Elles ramènent des objets, des sépultures et des récits, mais jamais les navires. Pendant des décennies, les recherches reposent aussi sur la tradition orale des Inuits, qui avaient rencontré des survivants et conservaient la mémoire de l’emplacement des épaves. Ces témoignages, longtemps ignorés des Européens, s’avèrent précieux.
Au XXIe siècle, une nouvelle campagne de recherche, associant Parcs Canada et des partenaires inuits, reprend l’enquête avec des moyens modernes : sonars, drones sous-marins, archéologie. Elle porte ses fruits.
2014 : l’Erebus, 2016 : le Terror
En septembre 2014, l’épave de l’Erebus est localisée par une équipe de Parcs Canada dans les eaux peu profondes du golfe de la Reine-Maud. C’est le premier navire de l’expédition retrouvé.
Le Terror est découvert le 3 septembre 2016 par le navire de recherche Martin Bergmann de l’Arctic Research Foundation, grâce à un indice donné par un membre d’équipage inuk. Il gît dans la baie Terror, au sud-ouest de l’île du Roi-Guillaume, à environ 100 kilomètres au nord de l’Erebus. Détail frappant : le Terror est retrouvé dans une baie qui porte son nom, ce qui conforte la mémoire locale. Parcs Canada n’en est informé que quelques jours plus tard, ce qui laisse peu de temps aux archéologues avant la fin de la saison de navigation.

Ce que l’épave révèle : un navire figé dans le temps
Les premières observations de 2016 montrent un pont supérieur bien conservé, recouvert d’une épaisse couche de sédiments. L’eau très froide et pauvre en oxygène ralentit la dégradation du bois et protège l’intérieur. En 2019, Parcs Canada publie des images prises par un véhicule télécommandé à l’intérieur du navire : des assiettes en verre toujours empilées sur leurs étagères, des bouteilles de vin dressées dans leurs niches, comme si l’équipage venait de quitter les lieux.
Pour les archéologues, c’est une chance rare. Un environnement largement scellé peut préserver des matériaux fragiles comme le papier, le tissu ou les journaux de bord. Chaque artefact pourra aider à reconstituer les derniers mois de l’expédition.
Pourquoi l’eau glacée conserve si bien un navire
Un navire en bois qui coule dans une mer chaude disparaît en quelques décennies : les organismes marins, dont certains vers qui perforent le bois, le dévorent. Dans l’Arctique, l’eau est très froide et peu oxygénée, et ces organismes y sont bien moins actifs. La coque, les ponts et même le mobilier peuvent alors traverser les siècles. À cela s’ajoute une couche de sédiments fins qui recouvre l’intérieur et le protège des courants.
C’est ce qui rend le Terror si précieux : on n’y trouve pas seulement une coque, mais un lieu de vie, avec ses objets à leur place. Il faut toutefois rester prudent : chaque intervention d’archéologue modifie cet équilibre, d’où une exploration lente et très encadrée.
Un site protégé, une histoire partagée avec les Inuits
Les épaves de l’Erebus et du Terror sont protégées au titre du patrimoine canadien. Le projet est mené en partenariat avec les communautés inuites, qui participent aux décisions et à la recherche. Selon l’accord de gestion, les artefacts récupérés sont la copropriété du gouvernement du Canada et des Inuits. Les savoirs traditionnels inuits complètent ainsi l’archéologie pour mieux raconter ce qui s’est passé.
Pour le public, cette collaboration change la lecture de l’histoire : l’expédition Franklin n’est plus seulement le récit d’une catastrophe britannique, mais celui d’un territoire où vivaient, et vivent toujours, des peuples qui en avaient une connaissance précieuse.
Ce que cette histoire nous apprend
- La préparation ne suffit pas : malgré des navires modernes pour l’époque, l’expédition a sous-estimé l’Arctique.
- Le savoir local est capital : la mémoire inuite a permis de retrouver des épaves que les recherches européennes avaient manquées.
- Le patrimoine sous-marin est fragile : plus un site est préservé, plus il faut le protéger du pillage et du temps.
- La mer garde ses secrets : parfois très longtemps, et parfois dans un état étonnant.
Chronologie de l’expédition Franklin
| Date | Événement |
|---|---|
| 1813 | Lancement du HMS Terror |
| 1839-1843 | Expédition antarctique de Ross (Erebus et Terror) |
| 19 mai 1845 | Départ de l’expédition Franklin, 129 hommes |
| Juillet 1845 | Derniers contacts européens, en baie de Baffin |
| 1846 | Les navires sont pris dans les glaces |
| Juin 1847 | Mort de Sir John Franklin |
| Avril 1848 | Les navires sont abandonnés |
| Septembre 2014 | Découverte de l’épave de l’Erebus |
| 3 septembre 2016 | Découverte de l’épave du Terror |
| 2019 | Images de l’intérieur du Terror |

Pour aller plus loin : livres, séries et documentaires
Cette histoire a inspiré de nombreuses œuvres. Le roman The Terror de Dan Simmons, adapté en série en 2018, imagine, sous forme de fiction, ce qui a pu se passer à bord. Plusieurs documentaires reviennent sur la découverte des épaves. Gardez à l’esprit que ces fictions sont des interprétations : l’histoire réelle reste, pour une grande part, à écrire.
Pour poursuivre votre découverte du patrimoine maritime, lisez notre article sur les plus beaux voiliers anciens, ou apprenez à reconnaître les types de voiliers.
Questions fréquentes sur l’épave du HMS Terror
Où se trouve l’épave du HMS Terror ?
Dans la baie Terror, au sud-ouest de l’île du Roi-Guillaume, dans l’Arctique canadien (Nunavut), à environ 100 kilomètres au nord de l’épave de l’Erebus.
Quand le HMS Terror a-t-il été découvert ?
Le 3 septembre 2016, par le navire de recherche Martin Bergmann de l’Arctic Research Foundation, grâce à un indice donné par un membre d’équipage inuk.
Combien d’hommes composaient l’expédition Franklin ?
129 hommes, répartis sur l’Erebus et le Terror. Aucun n’est revenu.
Dans quel état est l’épave du Terror ?
Remarquablement bien conservée : en 2019, les images montrent un intérieur presque intact, avec des assiettes empilées et des bouteilles encore dans leurs niches.
Peut-on visiter l’épave du HMS Terror ?
Non, le site est protégé et d’accès restreint. Les recherches sont menées par Parcs Canada avec les communautés inuites.
Quel rôle ont joué les Inuits dans la découverte ?
Un rôle déterminant : leur tradition orale et l’indice d’un membre d’équipage inuk ont guidé les chercheurs, et le projet associe aujourd’hui les communautés à la gestion du site.
Qu’est-ce que le passage du Nord-Ouest ?
Une route maritime à travers l’Arctique canadien qui relie l’Atlantique au Pacifique. Longtemps impraticable à cause de la glace, elle fut l’objectif de nombreuses expéditions.
Pour garder en tête
Parti en 1845 pour trouver le passage du Nord-Ouest, le HMS Terror a disparu avec l’expédition Franklin avant d’être retrouvé en 2016, presque intact. Sa découverte doit beaucoup à la mémoire des Inuits, et son étude, menée avec eux, éclaire l’un des plus grands mystères de l’exploration polaire. Si l’histoire de la mer vous passionne, retrouvez son univers dans nos bijoux marins.