Midi, en plein Atlantique. Le navigateur se poste à l’avant du pont, un instrument de laiton à la main, et vise le soleil à travers un petit miroir. Il fait descendre l’astre jusqu’à l’horizon, tourne une vis, et lit un chiffre sur un arc gradué. Dix minutes plus tard, il pose un point sur la carte. Aucune côte en vue, aucun satellite, et pourtant la position est connue à quelques milles près. Cet instrument, c’est le sextant. Voici comment il est né, comment il fonctionne, et pourquoi il reste, à l’heure du GPS, un objet que les marins gardent dans leur cabine.
Le problème : savoir où l’on est quand on ne voit rien
En pleine mer, aucun repère. Pour connaître sa position, un marin a besoin de deux chiffres : la latitude (la distance à l’équateur) et la longitude (la distance à un méridien de référence). La latitude se déduit de la hauteur du soleil à midi, ou de celle de l’étoile Polaire dans l’hémisphère nord. La longitude, elle, demande l’heure exacte, d’où l’invention des chronomètres de marine. Mesurer la hauteur d’un astre au-dessus de l’horizon était donc la première étape, et l’instrument qui le faisait devait être précis, même sur un pont qui roule.
Avant le sextant : bâtons, astrolabes et quadrants
Les marins ont longtemps utilisé des outils simples, comme l’astrolabe marin, le quadrant ou le bâton de Jacob, qui obligeaient à viser l’astre et l’horizon en même temps, deux directions différentes. Par grand soleil, regarder l’astre abîmait les yeux ; par mer agitée, le moindre mouvement faussait la lecture. La précision était limitée, et les erreurs de position se comptaient en dizaines de milles.
Hadley, Godfrey et l’idée des deux miroirs
Le progrès décisif vient d’une idée élégante : utiliser deux miroirs pour que l’astre et l’horizon apparaissent dans le même champ de vision. L’observateur regarde l’horizon à travers une lunette, voit l’image du soleil ramenée sur celui-ci par le jeu des miroirs, et lit l’angle sur un arc gradué. Les historiens attribuent l’invention de cet octant à l’Anglais John Hadley, qui le présente à la Royal Society en 1731 après l’avoir réalisé vers 1730. Un Américain de Philadelphie, Thomas Godfrey, aurait conçu un instrument semblable à peu près à la même époque, indépendamment. Les sources divergent sur les dates exactes et sur qui mérite le crédit : Hadley en reçoit généralement la plus grande part. D’autres, avant eux, avaient eu des idées voisines, notamment Robert Hooke au XVIIe siècle et Isaac Newton, dont un modèle fut présenté à Edmond Halley.
Pourquoi « octant », puis « sextant » ?
Le premier instrument tirait son nom de l’arc : un huitième de cercle. Comme les miroirs doublent l’angle, cet arc de 45 degrés permettait de mesurer jusqu’à 90 degrés. Les modèles suivants, avec un arc d’un sixième de cercle (60 degrés), mesuraient jusqu’à 120 degrés : ce sont les sextants. L’instrument fut testé en mer et adopté largement, car il permettait de lire les hauteurs avec une précision de l’ordre de la minute d’arc.
Comment fonctionne un sextant
Le principe tient en quelques gestes, que n’importe quel curieux peut comprendre.
- On vise l’horizon à travers la lunette et le demi-miroir, qui laisse passer l’image directe.
- On ramène l’astre à l’horizon en tournant l’alidade, un bras mobile qui porte le grand miroir.
- On balance l’instrument doucement pour que l’astre « effleure » l’horizon comme une bille sur une table.
- On lit l’angle sur l’arc gradué et le tambour, puis on note l’heure exacte.
- On calcule avec des tables, ce qui donne une droite sur laquelle se trouve le navire.

Les filtres, indispensables pour le soleil
Le sextant est livré avec des verres teintés qui protègent l’œil du soleil. Ne le dirigez jamais vers l’astre sans eux : la lumière concentrée par l’optique est dangereuse.
Le midi du navigateur
La mesure la plus célèbre est la « méridienne » : à midi local, le soleil atteint sa hauteur maximale, et c’est à ce moment que l’on mesure sa hauteur pour en déduire la latitude. Sur un bateau, le rituel de midi, un équipier qui « prend la hauteur », le café, le point reporté sur la carte, est resté une tradition de la navigation hauturière. Pour la longitude, il fallait comparer l’heure locale du midi à l’heure du port de référence donnée par un chronomètre. Notre article sur la mesure des distances en mer explique comment ces angles se traduisent en milles.
Une journée de navigateur astronomique
Sur un bateau qui traverse un océan, la journée s’organise autour de rendez-vous avec le ciel. Au crépuscule du matin, quand les étoiles s’effacent et que l’horizon apparaît, le navigateur prend quelques hauteurs d’étoiles ou de planètes. À la mi-matinée, une hauteur du soleil donne une droite de position. À midi, la méridienne fixe la latitude. L’après-midi, une nouvelle hauteur croise la première. Au crépuscule du soir, les étoiles reviennent, et c’est l’heure d’un dernier point. Entre ces rendez-vous, le navire avance, et la position estimée est corrigée à chaque fois.
Pourquoi les crépuscules sont-ils si précieux ?
Parce qu’on y voit à la fois l’horizon et les étoiles. En pleine nuit, l’horizon disparaît ; en plein jour, les étoiles s’effacent. Il ne reste que quelques minutes pour viser, ce qui rend l’exercice à la fois exigeant et magique.
Et aujourd’hui, avec le GPS ?
Le GPS donne une position en quelques secondes, à quelques mètres près. Pourtant de nombreux navigateurs hauturiers gardent un sextant à bord : une panne électrique, un orage ou une défaillance des satellites ne suppriment pas le soleil. Des écoles de navigation continuent d’enseigner la navigation astronomique, comme un secours et comme un plaisir. Pour un passionné de mer, faire un point au sextant est un moment rare, où l’on se relie à des siècles de navigateurs.
Peut-on apprendre en une journée ?
Prendre une hauteur s’apprend en quelques heures sur une plage ou un pont stable. Les calculs et la précision demandent de la pratique. Les clubs de voile et certaines écoles organisent des stages de navigation astronomique.

Choisir un sextant, ou simplement en admirer un
Un sextant neuf coûte cher, et les modèles anciens en laiton se trouvent chez les antiquaires de marine. Si vous cherchez un objet pour la décoration, regardez les modèles d’exposition. Si vous voulez vous en servir, privilégiez un instrument révisé, avec miroirs intacts et arc propre. Vérifiez le jeu de l’alidade, la netteté des graduations et l’état de la lunette. Un sextant mal entretenu donne des mesures fausses.
Entretenir un sextant
Rangez-le dans son coffret, à l’abri de l’humidité. Essuyez les miroirs avec un chiffon doux, sans frotter. Rincez rapidement un embrun de sel à l’eau douce avant qu’il ne dessèche. Ne touchez jamais la surface argentée des miroirs avec les doigts.
Le sextant dans la culture de la mer
Au-delà de l’instrument, le sextant est devenu un symbole. Il figure sur des blasons de clubs nautiques, des insignes, des cartes de vœux, des couvertures de livres de mer. On le trouve gravé sur des médailles, des boutons de blazer et des bijoux. Sa silhouette, un arc de cercle avec un bras mobile, se reconnaît d’un coup d’œil, et elle dit une chose précise : celui qui le porte sait où il va.
Les erreurs fréquentes
- Viser le soleil sans verres teintés.
- Oublier de noter l’heure exacte de la mesure.
- Mesurer avec un horizon flou, voilé par la brume.
- Ne pas vérifier l’erreur d’index de l’instrument.
- Ranger l’instrument humide.
Tableau : du bâton au GPS
| Instrument | Principe | Précision approximative | Remarque |
|---|---|---|---|
| Bâton de Jacob | Visée directe | Faible | Fatigant pour les yeux |
| Quadrant | Fil à plomb | Moyenne | Gêné par le roulis |
| Octant, sextant | Deux miroirs | Environ une minute d’arc | Adopté par les marines |
| GPS | Satellites | Quelques mètres | Dépend de l’électricité |
Questions fréquentes sur le sextant
Qui a inventé le sextant ?
L’octant est attribué à John Hadley (présenté en 1731), avec Thomas Godfrey comme inventeur indépendant ; le sextant en est une évolution.
À quoi sert un sextant ?
À mesurer la hauteur d’un astre au-dessus de l’horizon, pour en déduire sa position.
Pourquoi deux miroirs ?
Pour amener l’image de l’astre au niveau de l’horizon dans le même champ de vision.
Un sextant est-il encore utilisé ?
Oui, comme instrument de secours, et dans l’enseignement de la navigation astronomique.
Peut-on viser la lune ou les étoiles ?
Oui, au crépuscule, quand l’horizon et les étoiles sont visibles en même temps.
Quelle précision peut-on attendre ?
Quelques milles de précision avec un bon observateur et un horizon net.
Le soleil comme repère
Le sextant fait tenir une idée dans la main : le ciel et la mer se répondent, et une position peut se lire dans l’angle d’un astre. À l’heure des satellites, il reste le plus beau souvenir de la navigation sans écran. Pour garder un peu de cet esprit près de soi, découvrez nos bijoux marins, qui reprennent la boussole et l’ancre, ou lisez notre guide pour porter un bijou marin au quotidien.