Vous êtes dans le cockpit, la VHF grésille : « Vent de force 6, rafales 7, en renforcement. » Autour de vous, personne ne bouge. Le mot circule, chacun regarde le ciel, puis l’eau, puis le skipper. Pour un équipage qui connaît l’échelle de Beaufort, ce chiffre veut dire quelque chose de très précis : des crêtes d’écume sur chaque vague, un bateau qui gîte et une décision à prendre sur la voilure. Pour les autres, c’est un nombre de plus. Dans quelques minutes, vous saurez lire la force du vent sur l’eau, sans instrument.
Force 6, vue du cockpit
La force 6 s’appelle « vent frais » et correspond à 22 à 27 nœuds de vent moyen. Sur l’eau, ce sont des lames et des crêtes d’écume partout, et un bateau qui demande d’être mené. Regardez à l’horizon : la mer n’est plus un tapis de petites vagues, elle se soulève en longues ondulations blanches. C’est le moment où l’on prend un ris, où l’on range ce qui traîne et où chacun enfile son gilet.
Voilà à quoi sert l’échelle de Beaufort : transformer un chiffre en image. Vous n’avez pas besoin d’un anémomètre pour savoir où vous en êtes. Il suffit de regarder.
Un garçon de quatorze ans, un naufrage et une carte fausse
L’homme qui a donné son nom à l’échelle s’appelait Francis Beaufort. Il naît en Irlande en 1774 et embarque en 1789, à quatorze ou quinze ans selon les sources, sur le Vansittart, un navire de la Compagnie britannique des Indes orientales. Le voyage tourne court : le navire s’échoue sur un haut-fond au large de l’Indonésie. Selon certains récits, la cause est une carte marine erronée. Le jeune Beaufort apprend là, à ses dépens, ce que vaut une information mal vérifiée en mer.
Il entre dans la marine royale en 1790, devient lieutenant en 1796 et finira hydrographe de la marine en 1829. Il consacrera sa carrière à produire des cartes fiables, au point de faire des cartes de l’Amirauté britannique une référence mondiale. Quelqu’un qui a failli mourir à cause d’une carte fausse n’aime pas les chiffres approximatifs.
Une idée notée dans un journal de bord
En 1805-1806, à bord de la Woolwich, Beaufort cherche un moyen de décrire le vent qui ne dépende pas de l’humeur de celui qui parle. Un marin dit « un petit vent » ou « un vent à décorner les bœufs » : chacun comprend à sa façon. Beaufort choisit de mesurer le vent par son effet sur un navire à voiles, de la toile pendante du calme jusqu’au vent contre lequel aucune voile ne résiste. Il note son échelle dans son journal personnel le 13 janvier 1806, selon les sources.
Au XXe siècle, les météorologues rattachent chaque force à une vitesse mesurée. La logique d’origine est intacte : un chiffre, une image de la mer, un geste à bord. Les bulletins d’aujourd’hui lui doivent encore leur vocabulaire.
Pourquoi les marins l’utilisent-ils toujours ?
Parce qu’elle fonctionne sans instrument, avec un seul coup d’œil. Une échelle de vitesse seule demande un appareil ; Beaufort demande seulement de regarder la mer. Et en situation de stress, c’est un langage commun à tout l’équipage.
Le tableau complet, de la force 0 à la force 12
Gardez-le sous la main. Les vitesses sont celles du vent moyen, mesuré à dix mètres au-dessus de la surface. Un nœud équivaut à 1,852 kilomètre par heure.
| Force | Appellation | Vent (nœuds) | Vent (km/h) | État de la mer |
|---|---|---|---|---|
| 0 | Calme | moins de 1 | moins de 1 | Mer comme un miroir |
| 1 | Très légère brise | 1 à 3 | 1 à 5 | Quelques rides |
| 2 | Légère brise | 4 à 6 | 6 à 11 | Vaguelettes courtes |
| 3 | Petite brise | 7 à 10 | 12 à 19 | Petites vagues, moutons épars |
| 4 | Jolie brise | 11 à 16 | 20 à 28 | Petites vagues, moutons fréquents |
| 5 | Bonne brise | 17 à 21 | 29 à 38 | Vagues modérées, nombreux moutons |
| 6 | Vent frais | 22 à 27 | 39 à 49 | Lames, crêtes d’écume |
| 7 | Grand frais | 28 à 33 | 50 à 61 | Mer grosse, écume soufflée en traînées |
| 8 | Coup de vent | 34 à 40 | 62 à 74 | Creux marqués, embruns |
| 9 | Fort coup de vent | 41 à 47 | 75 à 88 | Grosses vagues, visibilité réduite |
| 10 | Tempête | 48 à 55 | 89 à 102 | Mer très grosse, déferlement |
| 11 | Violente tempête | 56 à 63 | 103 à 117 | Mer énorme, mer blanche d’écume |
| 12 | Ouragan | 64 et plus | 118 et plus | Air plein d’écume, visibilité nulle |
Lire la mer sans instrument : trois indices
Pas d’anémomètre ? Votre œil suffit. Voici trois indices à vérifier dans l’ordre.
Les moutons
Ces petites crêtes blanches apparaissent à partir de la force 3. Épars, ils annoncent une brise agréable ; nombreux, vous êtes à la force 5 ; devenus des crêtes d’écume continues, vous êtes à la force 6.
Les embruns
À la force 7, l’écume est soufflée en traînées ; à la force 8, les creux se marquent et les embruns vous arrivent au visage. Le pont est mouillé, la visibilité baisse et la manœuvre demande de l’expérience.
Le comportement du bateau
Si votre voilier gîte plus que d’habitude avec la même voilure, le vent a forci. C’est un indice que vous sentez dans les pieds avant de le lire sur une carte.

Ce que chaque force change à bord
Les repères ci-dessous valent pour un voilier de croisière de 9 à 12 mètres avec un équipage moyen. Un bateau plus petit ou un équipage débutant doit réduire plus tôt.
Force 0 à 3 : on profite
Le bateau avance sans gîter, la manœuvre est simple. C’est la plage idéale pour débuter. Par très peu de vent, le moteur remplace la voile.
Force 4 et 5 : la navigation classique
Le voilier est dans son élément et file bien. À partir de la force 5, un équipage débutant commence à réfléchir à réduire la voilure, surtout au près.
Force 6 et 7 : on réduit
Le vent est franc, la mer se forme. Prenez des ris, rentrez le génois, arrimez ce qui traîne, passez le gilet. Un équipage débutant a intérêt à rester au port à partir de ces forces.
Force 8 et au-delà : on reste au port
Le coup de vent met un équipage de croisière en difficulté. Les bulletins émettent des avis à partir de ces niveaux. Si vous êtes en mer, réduisez à la voilure minimale, cherchez un abri et prévenez les secours en cas de difficulté.
Le piège des rafales
Un bulletin donne en général le vent moyen. Les rafales peuvent le dépasser de 30 à 40 %, ou davantage près des côtes, dans les caps et sous les reliefs. Quand on vous annonce force 5 avec rafales à 7, préparez-vous à la force 7. C’est l’erreur la plus fréquente des débutants : on retient le chiffre moyen et on oublie les pointes.
Le vent varie aussi dans la journée. Sur de nombreuses côtes, la brise de mer se lève en milieu de journée et renforce le vent de plusieurs forces. Comparez toujours plusieurs prévisions et gardez une marge.

Préparer sa sortie en trois temps
Le soir, consultez le bulletin et notez la force moyenne, les rafales et la tendance. Le matin, comparez avec une deuxième source et regardez le ciel. Au moment d’appareiller, fixez une force limite avec l’équipage : par exemple, on réduit la voilure à la force 5 et on rentre si elle dépasse la force 6. Décider avant évite de discuter dans le stress.
Gardez aussi une porte de sortie : un abri sur la route, un port ou un mouillage protégé de la direction du vent. Un plan B ne gâche pas la navigation, il la protège. Pour comprendre l’effet du courant sur la mer, lisez notre article sur les marées et les courants : un vent contre courant crée une mer bien plus dure.
Questions fréquentes sur l’échelle de Beaufort
Combien de forces compte l’échelle de Beaufort ?
Treize niveaux, de 0 (calme) à 12 (ouragan).
Quelle force de vent est dangereuse pour un voilier de croisière ?
À partir de la force 7 pour un équipage débutant, et de la force 8 pour un équipage aguerri. Cela dépend du bateau et de la zone de navigation.
À partir de quelle force parle-t-on de coup de vent ?
La force 8, soit 34 à 40 nœuds de vent moyen.
Comment passer des nœuds aux km/h ?
Multipliez par 1,852. Un nœud vaut un mille nautique par heure. Pour aller vite : multipliez par deux et retranchez environ 10 %.
Les rafales entrent-elles dans la force Beaufort ?
Non, la force correspond au vent moyen. Les rafales sont annoncées à part et peuvent être nettement plus fortes.
Qui a inventé l’échelle de Beaufort ?
Francis Beaufort, officier de marine et hydrographe irlandais, qui la note dans son journal en janvier 1806.
La prochaine fois que vous entendrez « force 6 »
Vous verrez les crêtes blanches, vous sentirez le bateau gîter et vous saurez ce qu’il faut faire. Beaufort voulait un langage qui évite les erreurs en mer, et deux siècles plus tard, il fait encore ce travail. Le jeune garçon du Vansittart n’a jamais oublié ce que coûte une mauvaise information : son échelle en est la trace.
Pour garder une trace de vos propres navigations, un compas ou une boussole reste le plus beau symbole de ce rapport à l’orientation : voyez nos bijoux marins, et pour comprendre l’instrument, l’histoire de la boussole.