Au cap de la Hague, dans le Cotentin, la mer semble parfois couler comme un fleuve. Entre la pointe de la presqu’île et l’île d’Aurigny, un bras de mer d’une quinzaine de kilomètres s’emplit de tourbillons, de bouillonnements et de lignes de remous, sans qu’un souffle de vent ne les explique. C’est le raz Blanchard, l’un des passages les plus puissants d’Europe. Marins et pêcheurs le respectent depuis des siècles ; les visiteurs qui le contemplent du haut des falaises ne l’oublient pas. Voici comment naît un raz, pourquoi celui-ci est célèbre, et comment le lire quand on navigue ou qu’on regarde la mer depuis la côte.
Qu’est-ce qu’un raz de marée… qui n’en est pas un ?
Le mot « raz » désigne, dans l’ouest de la France, un passage étroit où les courants de marée s’accélèrent. Il n’a rien à voir avec le « raz de marée » que l’on associe à une vague géante : le terme sérieux pour cette dernière est « tsunami ». Dans un raz, il n’y a pas de vague monstrueuse, mais un fleuve d’eau qui avance, se plisse, tourbillonne. Les marins disent que la mer « fait le raz ».
Pourquoi la marée se fait-elle courant ?
Deux fois par jour, la mer monte et descend. Pour que le niveau change, des volumes d’eau énormes doivent entrer et sortir de chaque bassin. Quand ils passent par un goulet étroit, ils accélèrent, comme l’eau d’un tuyau que l’on pince. Si le fond remonte brutalement, ou si le passage est bordé de caps, l’eau se met à tourner, à former des tourbillons et des lignes de ressac. C’est la combinaison d’un grand volume d’eau, d’un passage resserré et d’un fond accidenté qui fait un raz.
Le raz Blanchard : un record européen ?
Le raz Blanchard sépare le cap de la Hague de l’île anglo-normande d’Aurigny (Alderney). Il est présenté, selon les sources, comme « l’un des courants de marée les plus puissants d’Europe », parfois comme « le plus puissant », une formule que nous n’avons pas pu confirmer par une mesure officielle comparative. Les vitesses annoncées varient : de 6 à près de 12 nœuds au flot selon le coefficient et l’heure de marée, 4 à 9 nœuds au jusant, soit jusqu’à plus de 20 kilomètres à l’heure en grandes marées. Ces ordres de grandeur dépassent la vitesse d’un voilier de croisière, ce qui explique la prudence des navigateurs.
Une énergie à portée de turbines
Cette force intéresse les ingénieurs : l’eau qui court dans le raz peut entraîner des hydroliennes, des turbines immergées qui transforment le courant en électricité. Le raz Blanchard figure parmi les sites étudiés en France pour l’énergie des courants de marée. Quand vous le contemplez, vous regardez aussi une ressource d’avenir.
Autres passages à connaître
- Le raz de Sein, au large de la pointe du Raz en Bretagne : réputé pour ses brisants et son courant violent.
- Le Fromveur, entre Ouessant et Molène, où les courants atteignent localement des vitesses élevées.
- Le passage du Four et le chenal du Four, au nord de Brest, longtemps redoutés des équipages.
- La Déroute, entre le Cotentin et Jersey, autre passage de la Manche aux courants soutenus.

Pourquoi la Manche est-elle si agitée par la marée ?
La Manche est un entonnoir où la marée de l’Atlantique entre et sort, avec de grands marnages (écarts entre haute et basse mer). Ces volumes alimentent des courants puissants le long des côtes et autour des caps. C’est l’une des raisons pour lesquelles les marées y sont parmi les plus fortes d’Europe, et pourquoi la navigation y exige de lire les horaires avec soin.
Lire un raz comme un marin
Un marin prépare un passage de raz comme un trajet de train : à l’heure. La règle générale est de le franchir au moment où le courant est faible ou porte dans le bon sens, en général autour de l’étale (moment où le courant s’inverse). Il consulte les horaires de marée, le coefficient, et les tableaux de courants du port de référence. Le vent compte aussi : un vent qui souffle contre le courant lève une mer courte et creuse, dangereuse même pour des bateaux solides. Un vent portant, au contraire, adoucit la surface.
Étale, flot, jusant : trois mots utiles
- L’étale : le court moment où le courant s’arrête avant de s’inverser.
- Le flot : le courant de marée montante.
- Le jusant : le courant de marée descendante.
Notre article sur la règle des douzièmes montre pourquoi le courant est plus fort au milieu de la marée qu’à ses extrémités.

Observer un raz depuis la terre
Pas besoin de bateau pour voir un raz. Les falaises du cap de la Hague, la pointe du Raz et les caps d’Ouessant offrent des points de vue spectaculaires. Venez deux ou trois heures avant la mi-marée, par coefficient élevé, avec un coupe-vent et de bonnes chaussures, et consultez l’horaire des marées avant de partir. Les lignes de remous, les tourbillons et les vagues qui se croisent forment un spectacle qui change à chaque minute. Gardez-vous de descendre sur les rochers au pied des falaises : la mer peut y monter vite.
Que mettre dans son sac ?
Un coupe-vent, une couche chaude, des jumelles, de l’eau et un horaire de marée imprimé ou enregistré sur le téléphone. Dans ces caps exposés, le vent peut surprendre même en été.
Le vent contre courant : pourquoi la mer se lève
Un vent de 15 nœuds ne soulève pas la même mer selon qu’il souffle avec ou contre le courant. Quand les deux s’opposent, les vagues se raccourcissent, se resserrent et deviennent plus raides : la mer devient « courte et dure », avec des creux rapprochés qui secouent un bateau et peuvent déferler. C’est la raison pour laquelle les marins préfèrent attendre l’étale ou un changement de vent plutôt que de forcer le passage. Si vous êtes passager d’une vedette de promenade, c’est aussi pourquoi le capitaine peut annuler une sortie annoncée : la météo, associée à la marée, dicte sa décision.
Que faire si vous êtes en bateau pendant un fort courant ?
Restez assis, tenez-vous, gardez votre gilet de sauvetage mis, et suivez les consignes du skipper. Évitez de vous déplacer sur le pont, surtout à l’avant, et prévenez dès que vous vous sentez mal : le mal de mer arrive vite quand la mer est croisée.
Les remous qu’on voit aussi dans les ports et les rivières
Un raz n’est pas réservé aux caps. Dans l’estuaire d’une rivière, à l’entrée d’une baie ou sous un pont, la marée crée des courants que l’on voit à la surface : lignes d’écume, eaux plus lisses ou plus froissées, petits tourbillons autour des piles. Apprenez à les repérer, même au bord d’un port : ils vous disent dans quel sens la mer court et à quelle vitesse. Un bon moyen de s’exercer consiste à jeter un brin d’algue ou un petit morceau de bois depuis le quai et à observer sa dérive.
Les erreurs fréquentes
- Franchir un raz au plein du courant, contre le sens de la marée.
- Sous-estimer l’effet du vent contre le courant.
- Se fier à la vitesse de son bateau sans compter le courant.
- Ignorer le coefficient de marée.
- S’approcher des rochers au pied des falaises sur un cap exposé.
Tableau : des courants à respecter
| Passage | Région | Particularité | Conseil |
|---|---|---|---|
| Raz Blanchard | Cotentin, Manche | Courants parmi les plus forts d’Europe | Passage à l’étale |
| Raz de Sein | Finistère | Brisants, courant violent | Éviter par vent contre courant |
| Fromveur | Ouessant, Molène | Courant rapide, mer croisée | Respecter les horaires |
| La Déroute | Cotentin, Jersey | Courants soutenus | Préparer la route à la marée |
Questions fréquentes sur le raz Blanchard
Qu’est-ce qu’un raz ?
Un passage étroit où le courant de marée s’accélère et forme des tourbillons.
À quelle vitesse court le courant du raz Blanchard ?
Selon les sources, de 6 à près de 12 nœuds au flot en vives eaux ; les chiffres varient avec le coefficient.
Peut-on traverser le raz Blanchard en voilier ?
Oui, à l’étale ou avec un courant porteur, en préparant la route avec les horaires de marée.
Quel est le meilleur moment pour voir le raz ?
Deux à trois heures avant ou après la mi-marée, par coefficient élevé.
Le raz de marée, c’est la même chose ?
Non : le raz de marée désigne un tsunami, tout autre phénomène que le courant d’un raz.
Peut-on produire de l’électricité avec le courant ?
Oui, avec des hydroliennes immergées ; le raz Blanchard est un site étudié pour cela.
La mer qui court
Un raz rappelle que la mer n’est pas une surface immobile, mais une masse qui se déplace au rythme du ciel. Regardez-la depuis un cap, un matin de grande marée, et vous comprendrez pourquoi les marins parlent de la marée avec respect. Pour garder un peu de ce paysage dans la poche, parcourez nos bijoux marins ou lisez notre guide du bijou marin au quotidien.