Sur la ligne de départ d’une grande course au large, un skipper cherche ses mots. Il ne dira pas le nom d’un certain rongeur à longues oreilles, il ne sifflera pas en regardant le ciel, et il vérifiera deux fois que personne n’a glissé de fleurs dans la cabine. Pourtant, ce même homme a passé des années à étudier la météo, les voiles et les routines de sécurité. Les superstitions de marins ne sont pas affaire de naïveté : elles sont le sel d’un métier où l’on dépend de forces que l’on ne maîtrise pas. Voici les plus célèbres, leurs explications (souvent plusieurs), ce que l’on sait et ce que l’on ignore, et comment les glisser avec humour dans votre propre équipage.

Le mot qu’on ne prononce pas : le lapin

C’est la superstition la plus célèbre de la voile française : ne pas dire lapin à bord, ni même y penser tout haut. L’explication la plus répandue raconte que les lapins embarqués comme vivres rongeaient les cordages, les tonneaux et la coque en bois, ce qui pouvait conduire au naufrage ; l’animal puis son nom auraient fini par être bannis, remplacés par des euphémismes comme « long-oreilles ». Certains auteurs font remarquer que ce sont plutôt les rats qui rongent les cordes, ce qui affaiblit l’histoire. Le tabou reste vivant : des skippers du Vendée Globe disent encore l’éviter, par tradition plus que par conviction.

Faut-il y croire ?

Le but n’est pas de croire, mais de partager. À bord, un tabou commun fait équipe : il crée une complicité, une blague récurrente, une façon de dire « nous faisons partie du même bateau ». Libre à vous d’adopter celui-ci, ou d’en inventer un autre.

Siffler sur le pont : appeler le vent

Autre interdit célèbre : on ne siffle pas à bord. La croyance veut que le sifflement attire le vent, voire la tempête, ou provoque la colère du vent. On trouve aussi une explication pratique : siffler pouvait couvrir les ordres du capitaine. Les deux explications cohabitent, sans que l’on sache laquelle est venue en premier. Dans un calme plat, certains marins sifflent pourtant à dessein, pour « appeler » un peu de brise : ce qui montre que la superstition peut se retourner quand l’on s’ennuie.

Voilier immobile sur une mer d’huile au crépuscule, voiles pendantes
Dans un calme plat, certains marins sifflent pour appeler un peu de brise.

Le vendredi : jour à éviter pour partir ?

On entend souvent qu’il ne faut pas prendre la mer un vendredi. L’idée, selon les sources que nous avons trouvées, remonterait à l’époque biblique, le vendredi étant lié à la crucifixion. Une anecdote célèbre raconte qu’un navire de la Royal Navy, le « HMS Friday », aurait été construit un vendredi, lancé un vendredi, commandé par un capitaine nommé Friday, pour démentir la croyance, puis aurait disparu en mer. L’histoire circule beaucoup ; nous n’avons pas pu la vérifier dans une source sérieuse, et nous la rangeons donc parmi les légendes. Le vendredi 13 ajoute, aujourd’hui, une couche supplémentaire de crainte.

Que faire si votre départ tombe un vendredi ?

Rien de particulier, à moins que l’équipage n’y tienne. Un départ peut être décalé à minuit, ou remplacé par une petite cérémonie, un toast à la mer. Le plus important est que l’équipage soit serein.

La banane, les fleurs, le cochon

Plusieurs aliments ou objets sont suspectés de porter malheur à bord. La banane est l’une des plus connues : une explication raconte qu’elle serait née à l’époque du commerce entre l’Espagne et les îles caraïbes productrices de bananes ; une autre explication invoque la décomposition rapide du fruit, ou des araignées et des serpents cachés dans les régimes. Ces versions sont peu étayées. Des fleurs coupées sont aussi évitées par certains skippers, pour des raisons que nous n’avons pas pu documenter. Dans certains ports de Bretagne, parler de cochon est déconseillé, et des pêcheurs bretons racontent que le pâté de porc embarqué attirerait le malheur.

Le bon sens derrière certains interdits

Certaines superstitions cachent une logique pratique. Des fruits qui mûrissent vite remplissent la cale d’une odeur, des fleurs fanent et sentent, du porc se conserve mal. Même quand l’histoire est fausse, le conseil peut être sage.

Les superstitions qui portent bonheur

  • Le feu de Saint-Elme : une lueur bleutée qui apparaît au sommet des mâts par temps d’orage, que les marins prenaient pour un signe favorable.
  • La pièce sous le mât : une pièce de monnaie glissée sous le pied du mât lors de la construction du navire.
  • Un toast à la mer : un verre partagé, ou une goutte versée à l’eau, avant de partir.
Lueur bleutée au sommet d’un mât de voilier par temps d’orage
Le feu de Saint-Elme : une décharge électrique que les marins prenaient pour un bon présage.

Le feu de Saint-Elme, de la légende à la science

Le phénomène existe vraiment : c’est une décharge électrique qui apparaît lorsque l’air et un objet pointu ont des charges différentes, ce qui produit une lumière bleutée ou violette. Les mâts, les clochers et les pointes d’avion en sont les lieux typiques. Il ne blesse pas, mais il signale un air électrisé, donc un orage proche. Le nom viendrait d’une déformation de saint Érasme, martyr du début du IVe siècle, adopté par les marins méditerranéens, selon un dictionnaire de référence. Les Grecs de l’Antiquité, eux, voyaient dans ces lueurs les Dioscures, Castor et Pollux, protecteurs des marins : une flamme double annonçait la chance, une flamme seule des ennuis.

Les mots interdits, un vocabulaire de remplacement

À côté du lapin, d’autres mots sont mal vus selon les équipages et les régions : certains animaux, certaines couleurs, des noms de navires naufragés. Pour les éviter, les marins ont inventé des détours. On dira « long-oreilles » pour l’animal, ou l’on tournera la phrase pour ne pas dire le mot. Ce langage de remplacement fait partie du charme : il crée un code, un humour, une petite poésie. Si vous embarquez un jour sur un bateau de pêche ou une course, écoutez ces détours, ils en disent long sur l’équipage.

Que faire si vous avez dit le mot interdit ?

La coutume veut qu’on se rattrape par un geste : toucher du bois (ou du fer, selon l’équipage), répéter une formule, offrir un tour de boisson. Dans la pratique, un sourire et un peu d’humour suffisent.

Pourquoi les marins sont-ils superstitieux ?

Parce que la mer ne se laisse pas contrôler. Un marin peut tout préparer : bateau, météo, équipage. Il reste une part d’inconnu qui échappe aux calculs. La superstition donne alors un geste, un mot à éviter, un rituel qui apaise. Elle rassure, elle soude un équipage, elle donne un récit à ce qui n’en a pas. Pour un voyageur, c’est aussi une manière de se glisser dans une culture : en respectant un tabou sur un bateau de pêche ou de plaisance, vous montrez que vous respectez ceux qui y vivent.

Retenez pour finir qu’une croyance n’a pas besoin d’être vraie pour être utile : elle donne un langage commun à des gens qui partagent un espace étroit et des risques réels.

Les erreurs fréquentes

  • Se moquer d’une superstition devant un équipage qui y tient.
  • Prendre pour un fait établi une anecdote trouvée sur internet.
  • Négliger la sécurité réelle en s’en remettant à une croyance.
  • Imposer ses propres rituels à un équipage qui n’en veut pas.
  • Confondre tradition et savoir : la météo se lit dans le bulletin, pas dans un sifflement.

Tableau : superstitions, explications et statut

CroyanceExplication couranteStatut
Ne pas dire « lapin »Rongeur à bord, cordages et coque abîmésTradition vivante, explication discutée
Ne pas sifflerAttire le vent, ou couvre les ordresDeux explications, aucune prouvée
Éviter le vendrediLien religieuxCroyance ancienne, anecdote HMS Friday non vérifiée
Éviter les bananesCommerce, araignées, serpentsVersions peu étayées
Feu de Saint-ElmeDécharge électrique sur les mâtsPhénomène réel, signe favorable pour les marins

Questions fréquentes sur les superstitions de marins

Pourquoi ne dit-on pas « lapin » sur un bateau ?

L’explication courante est que les lapins rongeaient la coque en bois ; le tabou est surtout une tradition, que certains skippers respectent encore.

Pourquoi ne faut-il pas siffler à bord ?

On dit que cela attire le vent ; une autre explication est que le sifflement couvrait les ordres.

Le vendredi porte-t-il malheur en mer ?

C’est une croyance ancienne, sans fondement établi. Beaucoup de marins partent un vendredi sans problème.

Qu’est-ce que le feu de Saint-Elme ?

Une décharge électrique lumineuse au sommet des mâts, que les marins prenaient pour un bon présage.

Les bananes portent-elles malheur ?

C’est une superstition courante, mais ses explications sont peu étayées.

Faut-il respecter ces croyances sur un bateau ?

Par politesse, oui, si l’équipage y tient. La sécurité réelle, elle, repose sur des règles et du matériel.

Garder le goût du récit

Les superstitions de marins sont des petites histoires qui se transmettent à voix basse, comme les couplets d’une chanson. Qu’elles soient fausses ou vraies, elles disent un rapport à la mer fait de respect, d’humour et de prudence. Si vous partez en mer, apprenez-en une ou deux, partagez-les avec votre équipage, et gardez la sécurité réelle pour le matériel et la météo. Pour emporter un porte-bonheur, découvrez nos bijoux marins et lisez notre guide sur la signification des bijoux marins.