Neuvième jour, deux heures du matin. Vous prenez le quart, une tasse chaude dans les mains, et l’horizon n’existe plus : il n’y a que le ciel, l’eau noire et la lueur de la lune sur le sillage. Depuis une semaine, aucune terre, aucun bateau, le vent d’est pousse la route comme une main dans le dos. Voilà ce que promet une transatlantique en voilier, et ce qu’elle demande en échange : trois semaines de patience, un bateau préparé pendant des mois et un équipage qui sait dormir à tour de rôle. Voici comment on traverse l’Atlantique en croisière, de Las Palmas aux Antilles.

Voilier de croisière sous voiles en plein océan Atlantique avec les alizés
Sous les alizés, la route de l’Atlantique est une longue glisse.

La route des alizés

La transatlantique la plus fréquentée par les plaisanciers relie l’Europe aux Antilles en suivant les alizés, ces vents réguliers qui soufflent de l’est ou du nord-est dans les régions tropicales. On la surnomme « la route des alizés ». Le principe est simple : descendre vers les Canaries, attendre une fenêtre météo, puis mettre cap à l’ouest et laisser le vent faire le travail. La traversée proprement dite, des Canaries aux Antilles, représente environ 2 700 milles.

Le même océan, deux voyages. Lors de l’ARC de 2016, le maxi Rambler 88 a couvert le parcours en huit jours, six heures et quelques minutes. Les voiliers de croisière qui le font en famille mettent plutôt dix-huit à vingt et un jours, et les plus rapides de la flotte une douzaine. Tout dépend du bateau, du vent et de la tranquillité avec laquelle on décide de naviguer.

145 bateaux sur la même ligne de départ

Depuis 1986, un rallye organise chaque automne un départ groupé de Las Palmas, sur l’île de Grande Canarie, vers Sainte-Lucie : l’ARC, pour Atlantic Rally for Cruisers. L’édition 2025, la quarantième, a rassemblé 145 bateaux et plus de 800 marins venus de plus de quarante nations. Les années précédentes ont été encore plus fournies : 176 bateaux en 2014, jusqu’à 300 selon certaines sources en 2016.

Ce cadre rassure : contrôles de sécurité avant le départ, communication pendant la traversée, et surtout la compagnie d’autres équipages. Le départ se fait en novembre ; les dates varient d’une année à l’autre (le 20 novembre en 2016, le 24 en 2024). Pour une première traversée, c’est une option que beaucoup choisissent.

Quand partir, et pourquoi en novembre ?

Aux Antilles, la saison sèche court de décembre à mai, avec des alizés d’est à nord-est. La saison cyclonique s’étend de juin à novembre, avec un pic entre août et octobre. On part donc des Canaries à l’automne, quand la saison cyclonique s’achève et que les alizés sont établis. Ces repères sont généraux : la météo varie d’une année à l’autre, et les fichiers de prévision comptent plus que le calendrier.

Préparer le bateau : plusieurs mois, pas plusieurs jours

Une transatlantique ne se prépare pas en quelques jours. Comptez plusieurs mois pour passer chaque équipement en revue.

  • La coque et le gréement : expertise complète, vérification des haubans, du mât et des voiles.
  • Le moteur : révision complète, filtres de rechange, carburant en quantité suffisante.
  • La sécurité : radeau de survie, balise de détresse, gilets et harnais, pharmacie, extincteurs.
  • La communication : VHF, téléphone satellite ou radio longue portée, réception de fichiers météo.
  • La navigation : GPS en double, cartes papier de secours, AIS, compas fiable.
  • Les rechanges : voiles de secours, bouts, écoutes, outillage, pièces de rechange.
Équipage chargeant des provisions sur un voilier dans un port des Canaries avant une traversée
Avitaillement, contrôle du gréement, dernières vérifications : la préparation avant le grand départ.

Les quarts, le sommeil et la routine

À bord, la vie s’organise en quarts : des périodes de veille de trois à quatre heures, en roulement. Pour les tenir sereinement, il faut au moins trois ou quatre personnes, dont une au moins a une vraie expérience de la navigation hauturière. Le sommeil est le premier ennemi de la sécurité : une équipe fatiguée prend de mauvaises décisions.

À quoi ressemble une journée en mer ?

Les premiers jours, on s’habitue au bateau et à la mer. Ensuite, une routine s’installe : les quarts se succèdent, les repas rythment la journée, chacun trouve son équilibre entre veille, repos, lecture, cuisine et entretien. Prévoyez des réserves d’eau et de vivres largement supérieures à la durée estimée, au cas où elle serait plus longue que prévu.

Et le mal de mer ?

Il touche beaucoup de monde les premiers jours. Prévenez-le avec un traitement adapté, conseillé par un médecin, et laissez à chacun le temps de s’habituer.

Dans le sac du marin

Une traversée se prépare aussi dans le sac personnel. Des vêtements chauds même sous les tropiques, car les nuits en mer rafraîchissent vite, un bon ciré, des gants, une lampe frontale à lumière rouge, des lunettes de soleil, une protection solaire et un traitement contre le mal de mer conseillé par un médecin. Pensez aussi à un carnet de bord : sur une traversée de trois semaines, les jours se ressemblent et les souvenirs s’effacent vite. Voyez nos idées de cadeaux pour un skipper pour une liste d’objets robustes et compacts.

La fenêtre météo, ou l’art d’attendre

Aux Canaries, les marins passent parfois plusieurs jours à regarder les fichiers météo, à vérifier une dernière fois les réserves et à attendre le bon moment. Cette attente fait partie de la traversée : elle apprend la patience, et c’est souvent la meilleure décision du voyage. Le jour où les alizés s’installent, la flotte s’élance, et la route des alizés commence vraiment. Partir tôt ou partir bien, chaque équipage fait son choix, et ceux qui ont attendu en parlent encore comme du moment où tout s’est mis en place.

L’arrivée : la terre après des jours de bleu

L’arrivée est un moment fort : la terre apparaît après des jours d’horizon vide, le port se dessine, les couleurs et les parfums changent. Prévoyez les formalités d’entrée (déclaration, douane, immigration) et un temps de repos avant de repartir. Beaucoup d’équipages profitent de leur arrivée pour explorer les îles voisines, avant de décider du retour.

Le retour : par le nord

Au retour, on évite les alizés de face. On remonte vers le nord, en profitant des vents d’ouest de l’Atlantique Nord, au printemps de préférence. Cette route est plus longue et plus froide, avec des conditions plus changeantes. Le Gulf Stream, courant chaud, aide à remonter mais peut créer une mer très agitée quand le vent lui est contraire.

Tableau : les étapes d’une transatlantique

ÉtapeQuandCe qu’on fait
Choisir le projet12 à 18 mois avantÉquipage, bateau, itinéraire, budget
Préparer le bateau6 à 12 mois avantExpertise, travaux, équipements de sécurité
Former l’équipage3 à 6 mois avantNavigation hauturière, secourisme, radio
Préparer les vivresDernier moisAvitaillement, eau, pharmacie
Escale techniqueAux CanariesDernières vérifications, fenêtre météo
TraverséeUne à quatre semainesQuarts, routage, entretien
Infographie : les grandes étapes de la préparation d’une transatlantique
Les étapes de la préparation, du projet au départ.

Le budget : de quoi dépend-il ?

Le coût varie énormément selon le bateau, l’itinéraire, le niveau de préparation et le nombre de personnes. Avec votre propre voilier, ajoutez la préparation, les équipements de sécurité, l’assurance (qui exige souvent des conditions précises) et les escales. Faites-vous préciser par votre assureur ce qui est couvert en haute mer. Pour réduire les coûts, voyez nos conseils pour naviguer moins cher.

Les erreurs de ceux qui se lancent trop vite

  • Partir sans avoir fait de navigation de nuit ni de navigation hauturière.
  • Sous-estimer la durée du voyage et la quantité de vivres.
  • Négliger la météo et les fenêtres de départ.
  • Embarquer un bateau qui n’a jamais été testé au large.
  • Ignorer l’état de l’équipage : fatigue, mal de mer, tensions.

Sur une longue traversée, quelque chose finit toujours par casser : pilote automatique, voiles, écoutes, moteur, électricité. Une navigation réussie n’est pas une navigation sans panne, c’est une navigation où chaque panne a un plan.

Questions fréquentes sur la transatlantique

Combien de temps dure une traversée de l’Atlantique ?

De huit jours pour un maxi de course à trois semaines pour un voilier de croisière familial, sur environ 2 700 milles des Canaries aux Antilles.

Quelle est la meilleure période pour partir ?

En novembre, depuis les Canaries, quand la saison cyclonique s’achève et que les alizés sont établis.

Qu’est-ce que l’ARC ?

Un rallye transatlantique organisé chaque automne depuis 1986, de Las Palmas à Sainte-Lucie.

Peut-on traverser sans expérience ?

Mieux vaut d’abord accumuler des milles, des nuits de navigation et de la haute mer avec un skipper expérimenté : une traversée se prépare en plusieurs saisons.

Combien faut-il d’équipiers ?

Au moins trois ou quatre pour tenir des quarts sereins.

Que faire en cas de panne ?

Avoir un plan avant : pièces de rechange, outils, et un équipage capable de réparer ou de contourner le problème.

Le dernier quart

Un matin, une ligne sombre apparaît à l’horizon. Après des jours de bleu, la terre a une odeur, une couleur, un poids. Les formalités d’entrée vous attendent, et quelques jours de repos avant d’explorer les îles voisines. Mais ce que vous garderez, c’est cette nuit de quart, la lune sur le sillage et le vent dans le dos. Pour en garder un souvenir, parcourez nos bijoux marins : une boussole, un compas, un petit gouvernail, ces objets ont suivi des siècles de traversées.