Le bateau approche de la crique au ralenti. À l’avant, un équipier lève la main ; à la barre, vous attendez son signe. Il suffit d’un geste mal compris pour que le mouillage tourne au concours de cris. Mouiller l’ancre n’est pas une affaire de force, c’est une affaire de coordination. La manœuvre de mouillage se joue à deux : quelqu’un à la barre, quelqu’un à l’avant, et entre eux un langage clair. Quand ce langage existe, le bateau s’immobilise du premier coup, sans mauvaise humeur. Voici l’organisation de l’équipage, les signaux, la préparation du pont et les variantes de mouillage (corps-mort, ancre et amarre à terre, deux ancres). Pour le choix du fond et le calcul de la touée, reportez-vous à notre guide du mouillage.
Une belle crique n’est pas forcément un bon mouillage
Le premier réflexe du plaisancier est de regarder le paysage. Le premier réflexe du marin est de regarder la carte, la météo et le fond. Une crique magnifique peut être exposée à la houle, ouverte au vent annoncé ou tapissée d’algues où l’ancre ne s’accroche pas. Les herbiers de posidonie, en Méditerranée, sont à éviter : ils sont protégés, et l’ancre y tient mal tout en les arrachant.
Avant d’arriver, repérez sur la carte ou le traceur la nature du fond (sable, vase, graviers, herbiers), la profondeur, la place disponible pour évoluer et l’orientation du vent et de la houle prévus pour la nuit. Un mouillage de jour et un mouillage de nuit ne se choisissent pas de la même manière.

Répartir les rôles avant d’arriver
La manœuvre est plus sûre quand chacun sait ce qu’il fait, avant de manœuvrer. Cinq minutes de préparation valent mieux que cinq minutes de confusion.
À la barre : conduire le bateau
La personne à la barre approche, arrête le bateau au bon endroit, contrôle sa dérive et recule doucement quand la chaîne est filée. Elle regarde l’avant, le vent et les autres bateaux, et reste attentive aux signaux de l’équipier.
À l’avant : manier l’ancre et la chaîne
L’équipier à l’avant prépare l’ancre, la met à l’eau et file la chaîne au rythme convenu. Il est les yeux du barreur : il voit la profondeur, la couleur du fond, l’angle de la chaîne. Il doit porter des chaussures et des gants si le guindeau est manuel, et ne jamais mettre le pied dans une boucle de chaîne.
Les autres : surveiller et libérer le pont
Les autres équipiers dégagent le pont, surveillent le vent, les voisins et l’horizon. Sur un voilier familial, un enfant peut tenir le repère de profondeur ou lire le sondeur, ce qui l’implique sans le mettre en danger.
Les signaux : un langage simple pour ne pas crier
Le vent, le moteur et la distance rendent la voix inutile entre l’étrave et la barre. Convenez de gestes simples, quitte à les répéter au départ.
- Bras tendu vers un côté : la direction à suivre, ou celle où se trouve un danger.
- Poing fermé ou paume levée : stoppez.
- Doigts joints et mouvement de va-et-vient : avancez doucement, ou reculez doucement.
- Index vers le bas : l’ancre est au fond, ou « je file ».
- Bras croisés au-dessus de la tête : problème, il faut s’arrêter et réfléchir.
Une radio portative bon marché (un talkie-walkie) ou un casque de communication est un vrai plus, surtout sur un grand voilier. L’essentiel est que le barreur et l’équipier utilisent le même vocabulaire : « je file », « stop », « ça tient ».
La manœuvre pas à pas, en équipage

- Préparer le pont : ancre dégagée et frappée sur le davier, chaîne libre dans son puits, guindeau testé, marques de chaîne repérées, bout de secours prêt.
- Choisir la place : tourner autour du mouillage, lire la profondeur, repérer les voisins et leur dérive probable, et décider du point où l’ancre va tomber.
- Arrêter le bateau face au vent : l’étrave dans le vent ou dans le courant, selon celui qui domine, jusqu’à ce que le bateau n’ait plus d’erre.
- Mouiller l’ancre : la descendre jusqu’au fond, puis filer la chaîne pendant que le bateau recule lentement, jusqu’à la touée prévue.
- Vérifier et sécuriser : donner un coup de marche arrière pour planter l’ancre, vérifier avec des repères à terre qu’on ne dérive pas, puis amarrer la chaîne.
À chaque étape, le barreur reste en contact avec l’équipier. Si l’ancre ne tient pas, ne cherchez pas à la tirer en force : remontez-la et recommencez à un autre endroit. Un second essai prend trois minutes ; une dérive de nuit peut durer toute la nuit.
Quand le vent change ou que le courant tourne
Au mouillage, le bateau se place face au vent ou face au courant, selon celui qui domine. Quand le vent adonne ou tourne, le bateau pivote autour de l’ancre : prévoyez un cercle d’évitage suffisant, ce qui revient à garder du champ pour ne pas toucher le voisin. Dans une zone de marée, le courant s’inverse deux fois par jour, et la chaîne peut se prendre autour de l’ancre. Surveillez-la à chaque virement de courant, et repositionnez-vous si besoin.
Pour la nuit, laissez le sondeur ou une alarme de mouillage activés si votre équipement le permet, et mémorisez deux repères à terre alignés : si l’alignement bouge, vous dérapez.
Mouiller de nuit ou par vent fort
La nuit, la manœuvre se complique : on voit mal le fond, les voisins et les obstacles. Arrivez de jour dès que possible. Si vous devez mouiller de nuit, entrez lentement, éclairez le pont avec une lampe rouge pour préserver la vision nocturne, allumez le feu de mouillage en tête de mât et restez en contact permanent entre la barre et l’avant.
Quand le vent se renforce, augmentez la touée, vérifiez la tenue de l’ancre et préparez-vous à relever l’ancre en urgence si elle dérape. Prévenez tout l’équipage de l’heure de la veille et de la personne qui surveille la position. Une nuit de mouillage tranquille tient souvent à ces petites décisions prises avant le coucher.
Les variantes : corps-mort, amarre à terre, deux ancres
Le mouillage sur corps-mort ou sur bouée
Dans certains sites protégés, des bouées de mouillage sont installées pour éviter que les ancres n’abîment le fond. On approche face au vent, on saisit la bouée avec une gaffe, on passe un bout dans l’anneau et on le tourne sur un taquet à l’avant. Renseignez-vous sur les conditions d’utilisation et sur le poids maximal du bateau admis.
L’ancre et l’amarre arrière à terre
En Méditerranée, dans les criques étroites, on mouille l’ancre à l’avant puis on porte un bout à terre depuis la poupe, qu’on fixe à un rocher ou à un arbre. Le bateau reste perpendiculaire à la côte et occupe moins de place. Cette technique demande un annexe, un équipier à l’aise et de bons repères. Attention aux zones où elle est restreinte ou interdite pour protéger le milieu.
Les deux ancres
Lorsqu’un fort vent est annoncé ou que le courant change souvent, deux ancres permettent de limiter le cercle d’évitage ou d’augmenter la tenue. Cette manœuvre est plus délicate : travaillez-la d’abord par temps calme.
Tableau : les erreurs fréquentes et leur correction
| Problème | Cause probable | Réflexe |
|---|---|---|
| L’ancre dérape | Touée trop courte ou fond mauvais | Filer plus de chaîne ou changer de place |
| La chaîne se tord | Vitesse excessive ou virage serré | Reculer plus doucement, dégager le davier |
| Le bateau talonne | Profondeur mal estimée, marée oubliée | Relever l’ancre, avancer en eau plus profonde |
| Les voisins se rapprochent | Cercle d’évitage trop court | Refaire la manœuvre plus loin |
| Malentendu à bord | Pas de signal convenu | Reprendre calmement avec les gestes convenus |
Relever l’ancre en équipage
Relever l’ancre est aussi une manœuvre à deux. Le barreur avance lentement vers l’ancre, pendant que l’équipier relève la chaîne et signale l’angle. Quand la chaîne est à pic (verticale), il dit « à pic » ; le barreur reste en position, le moteur au ralenti. Quand l’ancre décolle, l’équipier dit « ça décolle » ; le barreur repart lentement. Une fois l’ancre à bord, on la rince et on la range avant de reprendre de la vitesse.

Questions fréquentes sur la manœuvre de mouillage
Combien de personnes faut-il pour mouiller ?
Deux suffisent : un à la barre, un à l’avant. Seul, c’est possible avec un guindeau à télécommande et de la méthode, mais moins confortable.
Faut-il mouiller face au vent ou face au courant ?
Face à celui des deux qui domine. Dans une zone de marée forte, le courant prime souvent sur un vent faible.
Comment savoir si l’ancre tient ?
Donnez un coup de marche arrière, regardez les repères à terre et posez la main sur la chaîne : si elle vibre ou saute, l’ancre ne tient pas.
Que faire si l’ancre est coincée ?
Passez au-dessus en changeant l’angle de traction, ou utilisez un orin si vous en avez installé un. En dernier recours, faites-vous aider par un plongeur.
Peut-on mouiller n’importe où ?
Non. Des réglementations locales encadrent le mouillage dans de nombreuses zones : renseignez-vous auprès de la capitainerie, de la préfecture maritime ou des gestionnaires des sites protégés.
Pour garder en tête
Un bon mouillage se prépare : rôles répartis, gestes convenus, pont dégagé, fond vérifié. Prenez le temps de vous entraîner à deux par beau temps, et gardez les nœuds en tête avec notre guide des nœuds marins. Et pour garder le souvenir de vos escales, découvrez nos bijoux marins.